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Sécurité – La crise écologique comme nouvel enjeu de sécurité

Par Arnaud Milanese

Définition

Il existe aujourd’hui deux manières standards d’articuler crise écologique et sécurité, pour signifier, le plus souvent, que cette crise vient bouleverser nos enjeux de sécurité.

La première s’inscrit dans un discours des menaces : réchauffement climatique et effondrement de la biodiversité constituent des menaces existentielles pour les vivants, dont le discours de l’Anthropocène permet d’accentuer la dimension sécuritaire. Si les pratiques écodestructrices de nos sociétés sont en contradiction avec tout souci véritable de sécurité, ce n’est pas seulement par leurs conséquences directes. C’est aussi parce que le franchissement de certains seuils critiques – les « limites planétaires » – rend l’environnement toujours plus instable, propice aux changements brutaux, non-linéaires et irréversibles, un environnement où les conditions de sécurité pour les vivants sont plus difficiles à assurer (Rockström, 2009).

La seconde articulation se focalise sur les conséquences sociales et géopolitiques de la crise écologique en termes de conflictualité : les enjeux environnementaux produisent de nouvelles raretés (Deudney, 2006) – des ressources, des terres cultivables, des conditions atmosphériques et climatiques favorables, etc. – ; avec l’augmentation de ces raretés, les rivalités ne pourront que croître, ainsi que les risques de guerres et de conflits à différentes échelles. Une telle perspective met l’accent sur les interactions entre enjeux environnementaux et autres questions de sécurité (Mobjörk, Löbrand, 2021). Dans les institutions onusiennes, par exemple, non seulement le changement climatique est de plus en plus traité comme un enjeu de sécurité (première articulation), mais en outre les questions de sécurité intègrent de plus en plus les conséquences du changement climatique (Maertens, Hardt, 2021).

Aucune de ces deux articulations n’interroge cependant la signification politique du concept de sécurité ainsi présupposé : au nom de quoi les menaces environnementales seraient-elles une affaire politique, sinon qu’on attribue à l’État la fonction d’assurer la sécurité des populations ? En quoi l’accroissement des raretés peut-il expliquer, voire légitimer, une rivalité politique croissante, sinon qu’on attribue à l’État la charge d’assurer à sa population l’accès à des biens rares ? Si de telles implications peuvent sembler évidentes, il n’est pas rare cependant que les mêmes personnes reconnaissent le caractère impérieux des menaces environnementales – donc leur statut d’enjeux sécuritaires – tout en craignant la clôture des choix politiques que leur prise en charge pourrait impliquer (Larrère(s), 2022 ; Latour, 2004). Alors même qu’il s’agit, de part et d’autre, de faire valoir la question écologique comme enjeu de sécurité.

Il faut donc repartir d’une analyse de la sécurité et du problème politique qu’elle pose en général, pour clarifier le problème spécifique que peut poser la compréhension de la crise écologique en termes de sécurité. La sécurité semble impliquer l’idée que la politique ne concerne pas seulement des choix préférentiels, mais aussi des conditions indispensables à la vie en société. Une telle idée traverse toute l’histoire de l’État moderne et des manières d’en légitimer l’existence et l’action. Nombre de pensées de l’État, depuis le 16e siècle, témoignent de ceci qu’y ont toujours été affectées, au niveau normatif au moins, des charges conditionnelles, au sens où s’y énoncent des conditions sans lesquelles un État ne remplit plus son rôle, contredit sa raison d’être, et donc perd sa légitimité, justifiant une résistance au besoin armée. Tel serait le sens politique de la sécurité : articuler conditions de légitimité de l’État et conditions sine qua non de la vie sociale – laissant ouverte la question de savoir comment établir ces conditions et qui peut les énoncer.

Parler de sécurité ne se limite donc pas à des questions policières ou militaires. On parle aussi bien de « sécurité sanitaire », de « sécurité sociale », de « sécurité alimentaire », et ainsi de tout ce qui peut faire l’objet de préventions, de « services » (Illich, 2021) ou de ‘soins’ (si l’on pense à l’étymologie) publiquement organisés. Cette notion renvoie ainsi à des finalités et des manières de gouverner diverses – quoi de commun, en France, entre le maintien de l’ordre et la sécurité sociale, par exemple, d’un point de vue pratique ?

Une politique de sécurité enveloppe donc d’abord la charge d’assurer l’ensemble des conditions jugées indispensables à la vie humaine, et à ce titre, il semble naturel que les enjeux environnementaux et leurs conséquences entrent dans le champ des politiques de sécurité. Mais il est d’autant plus facile d’abuser des motifs de sécurité qu’ils sont effectivement cruciaux. C’est ainsi que la sécurité touche à la fois à ce qui conditionne la légitimité de l’État – donc en creux au droit de lui résister – et au risque autoritaire qu’implique toujours cette institution. En ce sens, si la reconnaissance politique du caractère impérieux des menaces environnementales fait courir un risque autoritaire, en quoi serait-il spécifiquement lié aux enjeux environnementaux ?

Problèmes

Les conceptions restrictives et abusives du sécuritaire sont d’abord les fruits d’une certaine légitimation conditionnelle des actions politiques qui constitue le discours normal de l’État depuis près de quatre siècles. Et ce discours implique un faisceau de problèmes bien réels : comment conditionner la légitimité d’une institution sans qu’elle puisse confisquer les moyens légitimes de la juger ? Comment se connaissent ou se décident les conditions indispensables à la vie en société ? Comment en juger sans réduire d’avance toute question politique à un enjeu de sécurité ? De telles questions précèdent historiquement ‘notre’ politisation des enjeux environnementaux. Mais si une grande part de l’écologisme relève du discours sécuritaire, il ne peut que les rencontrer. Se pencher sur les problèmes posés par la formulation de la question écologique en termes d’enjeux de sécurité suppose donc de repartir des principales significations historiques de la sécurité.

Parler de menaces existentielles pour les vivants (première articulation standard entre écologie et sécurité) ne peut qu’évoquer les contenus les plus classiques de la sécurité, élaborés dès les débuts de l’État moderne : le besoin de protéger chacun de risques majeurs, et, au premier chef, des risques de violences interindividuelles. Un premier noyau sémantique – la protection – dont le développement des dispositifs juridiques, judiciaires et policiers constitue le versant pratique. On peut ainsi lire une grande part des pensées classiques de l’État comme autant de manières – différentes, voire antagoniques – de caractériser l’objet et les modalités de cette protection : la vie et l’intégrité physique, des droits et des libertés, des corps et des biens, protégés par le droit, des mesures d’exception ou encore des pratiques sociales disciplinaires. Avec l’expérience des disettes, des épidémies ou du développement du commerce, la sécurité s’étend à une préservation des risques matériels de toute sorte, touchant les mêmes objets. Et lorsque se développe, au 18e siècle, un discours des limites du gouvernement, c’est pour mieux retourner l’impératif de protection contre les menaces qui en proviennent. Formuler la question écologique comme un enjeu de sécurité vitale s’inscrit bien dans le prolongement d’une telle acception, même lorsqu’elle entend élargir les objets de la protection aux vivants non-humains.

En revanche, articuler crise écologique et croissance des raretés (seconde articulation standard entre écologie et sécurité) ne saurait s’y réduire. Car les rapports entre sécurité et raretés renvoient plus largement à une discontinuité dans l’histoire des pratiques et des discours de sécurité, liée à l’industrialisation. Si elle a commencé avec la modernité, le 19e siècle n’en reste pas moins un moment d’accélération qui constitue un effet de seuil, un moment où les crises économiques commencent à affecter les sociétés dans toutes leurs dimensions, à un rythme et une échelle sans précédent (Berger, 2003). Et pourtant, en dépit des instabilités, naissait aussi l’espoir que, sous certaines conditions politiques, la vie sociale pouvait atteindre un niveau de satisfaction inédit pour les humains. Il ne s’agissait dès lors plus seulement de ‘protéger’, mais, par de nouvelles manières de gouverner, d’‘assurer les conditions’ d’une ‘prospérité’ – ce qui confère une charge politique, non plus seulement à l’État, mais aussi aux institutions économiques. Les rapports entre institutions et problèmes de raretés s’en trouvaient ainsi polarisés : entre une préservation des risques de pénurie et une assurance des conditions d’un ‘progrès’ ou d’un ‘développement’ aux ‘ressources’ toujours trop ‘rares’. Revisiter les pensées et pratiques de paix au prisme des ressources exploitées, échangées et utilisées (Charbonnier, 2024) ne peut que donner un rôle central à une telle discontinuité. Et ce nouveau sens de la sécurité a constitué, comme le précédent, un problème donnant lieu à des positions diverses, complémentaires ou antagoniques : préserver des dommages industriels, redistribuer la richesse, renverser le contrôle de l’industrie (socialiser les biens de production, planifier l’économie). Ou encore, à partir des années 1930, assigner pour fonction au libéralisme d’assurer les conditions d’une économie de marché concurrentielle, puisque « la tâche d’assurer la continuité du standard de vie pour son peuple » est désormais une « tâche fondamentale pour l’État », dans laquelle toutes les autres sont « enchâssées » (Lippmann, 1991) – ce qui conduit à formuler les bases du néolibéralisme (Milanese, 2020).

L’hypothèse d’un âge écologique de la sécurité ne peut être ressaisie qu’à partir de cette double complexité : la sécurité se distribue entre deux pôles sémantiques et pratiques différents, et chacun de ces pôles rend possible des positions antagoniques. À cette lumière, trois choses apparaissent : 1) que la majeure partie des discours écologistes sont bel et bien sécuritaires ; 2) que la conflictualité entre discours écologistes antagoniques peut en partie s’entendre comme des conflits de caractérisation de la sécurité ; 3) que cependant le sens de la sécurité qu’ils engagent n’a rien de nouveau.

Par exemple, reconnaître un statut juridique à des espèces non-humaines, à des sites écologiques ou aux ‘générations futures’ (Jonas, 1990) convoque une fonction sécuritaire classique de l’État – la protection des droits et libertés –, même si cette fonction pose ici des problèmes spécifiques de représentation. Les recours en justice ou encore les pratiques de résistances, passives ou actives, à l’encontre des institutions économiques et étatiques, pour des motifs écologiques, répètent une pratique et une légitimation de la résistance qui ont toujours été articulées au discours de la sécurité. Et ce, qu’il s’agisse de ‘forcer’ l’État à respecter ses obligations sécuritaires, de créer de nouvelles institutions (supra ou intra-étatiques), ou de s’emparer du pouvoir pour le mettre au service des ‘exploités’, humains et non humains. Ces pratiques critiques sont lisibles comme des réactivations des enjeux sécuritaires vitaux contre les impératifs de ‘prospérité’ économique, dans leur forme dominante.

À l’inverse, la plupart des modèles de politique écologique relèvent de la sécurité économique, plus ou moins mitigée de sécurité vitale. Lorsque Jouvenel (1957), par exemple, élargit les bornes de l’« économie politique » à une « écologie politique », il s’agit pour lui d’inclure les conditions et conséquences environnementales des activités économiques dans les outils de politiques publiques – ce que l’économie environnementale standard s’est employée à faire sous le concept de neighbourhood’s effect. L’enjeu reste alors d’assurer les conditions de fonctionnalité du mécanisme des prix dans une économie de marché : ses dysfonctionnements tiennent à ce que tous les coûts n’y sont pas visibles ; or, suppose-t-on, les enjeux environnementaux peuvent être traités comme de tels coûts à rendre visibles. Les propositions visant à démontrer qu’il n’y a pas de pénurie réelle dès lors qu’on inclut le facteur technologique dans les modèles économiques (Stiglitz, 1974) défendent, de la même manière, une fusion des enjeux environnementaux dans une forme élargie de théorie économique néolibérale.

Lorsqu’au contraire une approche économique plus critique entend inclure en outre une finitude réelle des ‘ressources’ (incluant les milieux favorables à la vie), susceptible de constituer, non un coût mais, unobstacle (Georgescu-Roegen, 1995 ; Daly, 2018), que vise-t-elle sinon un mixte de sécurité économique et de sécurité vitale, en tenant compte des rétroactions négatives de notre ‘développement’ économique et matériel sur les conditions propices à la vie ? On retrouve cette même logique dans le discours de l’Anthropocène lorsqu’on objective la manière dont ce développement outrepasse l’« espace opérationnel sûr pour l’humanité » (Rockström, 2009), c’est-à-dire suscite des conditions environnementales toujours plus complexes, risquées et instables pour les vivants. Qu’il s’agisse d’élargir les conditions de « sécurité humaine » (UNDP, 2022) ou d’élargir le souci de sécurité aux vivants non-humains (Burke, Fishel, 2021), l’enjeu semble rester sensiblement le même : penser la prise en charge institutionnelle des conditions propices à la vie et au développement économique, en intensifiant toujours davantage la connaissance des « intrications » complexes entre ces deux classes de conditions.

En somme, le prisme économique du traitement de la question écologique ne fait que témoigner de la prépondérance du virage économique de la sécurité dans les tâches normales des institutions étatiques, et qu’on attend d’elles une politique écologique. Et lorsque ce prisme entre en opposition avec un cadrage plus fort de la question écologique, c’est le plus souvent en y intégrant ou en lui opposant une autre dimension héritée de la sécurité, sa dimension vitale ou protectrice. Protéger et assurer la prospérité font historiquement partie du dispositif sécuritaire institutionnel. Sous cet angle, il y a bien un cadrage sécuritaire du discours écologique dominant, mais pas de nouvel âge écologique de la sécurité : ces discours et ces pratiques constituent une simple adaptation des normes socio-politiques qui sont déjà les nôtres. De là les difficultés à penser une sobriété qui ne soit pas privative (réduite à un espace privé où il faudrait davantage se priver): une telle individualisation est le corrélat du monopole étatique du contrôle des risques majeurs inscrit dans toute politique de sécurité – la sécurité assurée par l’État impliquant de réduire et individualiser nos libertés. De là aussi cette phobie des risques politiques liés au traitement de la crise écologique : ce n’est là qu’une réactivation de la rhétorique libérale des limites du gouvernement face aux risques que feraient courir les institutions sécuritaires. De là enfin que nombre de discours écologistes plus subversifs parce qu’anticapitalistes semblent adjoindre aux motivations écologistes une perspective de transformation sociale dont les motivations peuvent sembler étrangères à l’écologisme (comme si la critique écologiste fonctionnait alors comme simple justification a fortiori de l’anticapitalisme).

Proposition

Si la critique écologiste sincère la plus courante relève de la critique normale (adossée à des normes de sécurité politique héritées), il n’en reste pas moins que son espace d’exercice est colossal tant nos institutions économiques et étatiques sont écologiquement dysfonctionnelles au seul regard des normes de sécurités économique et vitale qui sont les leurs. L’échec essuyé depuis la première Journée de la Terre, en 1970, par toutes les tentatives pour former un consensus écologique sécuritaire ne témoigne pas seulement de ceci qu’il était vain, et bien naïf, d’attendre d’une diffusion (pourtant nécessaire) de connaissances en matière environnementale une quelconque inflexion politique de fond. Il ne témoigne pas non plus, seulement, de tensions indépassables entre capitalisme et traitement de la crise écologique. Mais il témoigne surtout de la plus profonde « contre-productivité » qui soit (Illich, 2021) : celle d’institutions de sécurité – étatiques et économiques – désormais vouées à réaliser la plus indépassable des insécurités, la disparition des conditions propices à la vie. De sorte que l’écologisme n’aurait pas tant à constituer (en vain) un nouveau discours de la sécurité, qu’à signifier la crise radicale de nos institutions sécuritaires et ses conséquences pratiques.

Une part des difficultés liées à nos politiques écologiques ne leur sont certes pas spécifiques, mais relèvent des politiques de sécurité comme telles. Le risque autoritaire prolonge celui de toute politique économique, et ne fait qu’exprimer le cœur du problème politique de la sécurité : qui définit, et comment, les conditions indispensables à la vie sociale ? Ce qu’exemplifient aussi bien toutes les formes d’état d’urgence – qu’elles relèvent de la lutte anti-terroriste, des épidémies ou des enjeux environnementaux. De même, planifications économique et écologique posent des problèmes similaires d’autorités épistémique et administrative.

Mais ces difficultés se trouvent exacerbées par la question écologique. D’une part, sécurités vitale et économique reposent, pour le meilleur ou pour le pire, sur une contre-partie positive ‘légitimant’ les hiérarchies institutionnelles (par exemple, limiter les libertés individuelles mais pour qu’elles s’exercent réellement), là où les pensées privatives de la sobriété expriment ceci qu’une sécurité écologique peine à être autre chose que la restriction incessante d’une protection et d’une abondance à jamais ‘perdues’ – mais jamais redéfinies. D’autre part, sécurités vitale et économique s’articulent, de façon réelle ou illusoire, à une expérience directe, au moins possible, des insécurités qu’elles jugulent (risques et raretés matérielles résonnent dans nos expériences immédiates), là où le seuil franchi par l’expertise écologiste tend à instruire en priorité des formes sidérantes d’insécurité qui échappent pour l’essentiel à toute expérience directe. Les difficultés traditionnelles des politiques de sécurité se trouvent ainsi exacerbées par la question écologique, dont la seule politique envisageable (depuis l’ordre sécuritaire) semble être la restriction des libertés individuelles en raison d’une situation qui n’est pas immédiatement tangible mais que quelques experts savants et politiciens prennent en main afin de garantir la sécurité de tous. Les blocages que rencontre une politique écologique ‘lucide’ signifieraient donc, plus radicalement, la saturation de nos institutions de sécurité : des institutions étatiques et économiques supposées frustrer des modes de vie étrangers à l’autolimitation et dont la production et la perpétuation sont pourtant leur raison d’être et la ressource de leur pouvoir.

De ce point de vue, la rhétorique des menaces, des urgences et des blocages serait bien, non le signe d’une conscience écologique émergente ou l’aube d’un nouvel âge de la sécurité, mais le symptôme d’une crise radicale de nos institutions sécuritaires (Milanese, 2024). C’est au fond ce que signifiait le risque expertocratique lié à la crise écologique avant sa récupération libérale : non un appel à restreindre les ambitions écologistes, face aux risques d’autoritarisme, mais l’expression de la radicalité révolutionnaire d’une prise au sérieux de la crise écologique, impliquant une subversion de tous les modes d’exercice du pouvoir qui nous y ont conduits (par exemple Gorz, 1977 et 1992 ; Gorz et Marcuse dans Fourel, Ruault, 2022 ; Bookchin, 1974). Pour Ivan Illich (2021) ou André Gorz (1977), ce risque autoritaire n’était rien d’autre que le point d’orgue de la contre-productivité de nos institutions débouchant sur la crise écologique. Les « services » dont elles tirent pouvoir se traduisent par une confiscation de nos besoins, des milieux d’où nous tirons satisfaction, et donc des savoirs ‘légitimes’ qui orientent nos interactions sociales et naturelles. La réduction de l’écologisme à une expertise des ‘limites physiques’ (dictant des contraintes toujours nouvelles à un mode de vie socio-politique inchangé) revient ainsi à essentialiser des formes socio-institutionnelles hiérarchiques qui donnent aux conditions naturelles la forme d’un ensemble de ‘limites physiques’. C’est en ce sens également que Marcuse (1973) pouvait viser une « libération de la nature » enveloppant, dans leurs relations, les natures « internes » (grosso modo la « nature humaine », étendue aux rapports sociaux) et « externes » (nos milieux). Il s’opposait par là à ce qu’on peut appeler une configuration sécuritaire de nos modes de vie : une expérience de la vie humaine articulant conditions de frustration et conditions de jouissance par la médiation déterminante d’institutions, dès lors essentialisées dans leur forme et leur fonction (Milanese, 2024). Ce qui assigne d’avance à la « nature externe » le statut de ‘ressources’ et de simple ‘environnement’ (voir aussi Bookchin, 1974).

Tel est ce qui se joue dans la critique écologiste radicale depuis les années 1970 : une problématisation du rapport aux natures ciblant l’historicité des racines socio-politiques de la crise écologique, pour y dévaloriser les rapports de dépendance dont se soutiennent nos institutions sécuritaires – de là une exigence récurrente d’autonomie. Non enjoindre abstraitement à ‘penser autrement’ le rapport aux non-humains, mais ramener la naturalité à sa fonction critique : le naturel ne se réduit jamais à ce qu’on en fait ni à ce qu’on en pense – il peut y résister, en nous, entre nous et hors de nous, à même nos interactions ‘environnementales’ multiples. C’est en ce sens qu’il peut marquer radicalement les limites pratiques et cognitives de l’humain (Bookchin, 1965).

Le cadrage sécuritaire de la question écologique, a contrario, reste superficiel, il occulte ce questionnement radical de notre crise, et la réduit ainsi à une perturbation adaptative du capitalisme. Croyant rouvrir la question du sens d’une vie humaine et de notre milieu, ce cadrage démultiplie en réalité les contraintes qu’implique notre mode de vie – dès lors plus mutilé que transformé –, et réduit l’écologisme à « une institution qui nous permet d’appeler ‘amour de la nature’ une intimité purement intellectuelle avec les plantes, les arbres et les prairies » (Illich dans Cayley, 1996, p. 325) – une abstraction privative qui peut très bien se passer du concept de nature.

Une telle mystification par la sécurité n’a certes rien de nouveau, et peut faire écho au contrat social des riches décrit dans le Second Discours par Rousseau (2025) : l’appropriation inégalitaire et violente des terres et les contre-violences qu’elle suscite conduisent à un état de guerre sociale ; c’est à ce stade que les dominants savent formuler ‘notre’ problème social et faire accepter l’État comme institution de sécurité, qui, ce faisant, perpétue les rapports de domination instaurés par l’appropriation inégale des terres. Et la supercherie d’un tel consensus repose déjà, chez Rousseau, sur l’occultation des racines socio-politiques historiques du problème bien réel qui est posé. De la même manière, la stratégie du consensus écologiste sécuritaire occulte le rôle des dominations sociales historiquement construites dans la dynamique écocidaire de nos sociétés. Et de même que l’État tel que le critiquait Rousseau réalise à l’échelle internationale l’état de guerre qu’il prétend juguler in abstracto à l’échelle interindividuelle (Rousseau, 2014), un traitement sécuritaire de la question écologique ne peut que réaliser la violence des raretés dont il prétend nous préserver (la seconde articulation standard entre écologie et sécurité pourrait bien être la vérité de la première). C’est ce qui se joue dans tout discours écologiste qui invisibilise les responsabilités réelles de la crise : « l’astuce est aussi vieille que la modernité : les riches et les puissants créent des problèmes qui nous concernent tous.tes, puis ils nous expliquent que nous somme tout.tes coupables » (Moore, 2024, p. 58).

Flirtant avec le niveau de risque qui pousse à maximiser le monopole étatique du contrôle, adossée à une difficile visibilité publique des risques, la crise écologique nourrit la tentation d’une croissance du pouvoir des institutions sécuritaires, dont les contre-productivités sont pourtant sources de la crise écologique et des multiples dépossessions qui nous la rendent étrangère. C’est sans doute ce que visait déjà à subvertir Bookchin (1971, introduction) lorsqu’il renversait le concept d’insécurité par une analyse critique des « raretés » : les raretés ne sont pas d’abord ce à quoi répond l’abondance matérielle, mais ce dont l’expérience est plus radicalement l’« insécurité » de ne pas disposer des moyens de caractériser et de développer son existence. En ce sens, l’insécurité est d’abord la condition des dominés comme tels, donc, massivement, une construction sociale qui s’origine, exemplairement, dans la destruction des économies de subsistance (Berlan, 2021). Dès lors, si, d’un point de vue radical, il reste quelque chose d’un discours de la sécurité, d’une vigilance incessante face aux conditions indispensables à une vie sociale et humaine, ce ne peut être en un sens qui conduise à un surcroît de délégation institutionnelle, mais bien au contraire à une décroissance ou une « inversion institutionnelle(s) » (Illich, 2021). De là les accents anarchistes, nullement transitoires ou supplétifs, de toute radicalité écologiste conséquente.

Pour citer cette notice : Milanese, Arnaud, “Sécurité – La crise écologique comme nouvel enjeu de sécurité”, Dictionnaire Arcadie. Lexique philosophique par temps d’Anthropocène, 20 mai 2026, URL : https://arcadico.hypotheses.org/2203

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